Déportée survivante, rencontre avec Ginette Kolinka

Rencontre avec Ginette Kolinka

 

Théâtre de Mende

 

11 juin 2019

 

 

Accueil de Mme Kolinka. Mot des organisateurs : Mme Rouveyre (ANACR), Mme Solignac et M. Planche, professeurs, M. Suau, maire de Mende

 

Accompagnée de la Chorale des Hussards, Mme Kolinka entonne le chant des Déportés dont voici les paroles :

 

Loin vers l'infini s'étendent

De grands prés marécageux

Et là-bas nul oiseau ne chante

Sur les arbres secs et creux


 

REFRAIN

Ô terre de détresse

Où nous devons sans cesse

Piocher.


 

Dans ce camp morne et sauvage

Entouré d'un mur de fer

Il nous semble vivre en cage

Au milieu d'un grand désert.

Bruit des pas et bruit des armes

Sentinelles jour et nuit

Et du sang, des cris, des larmes

La mort pour celui qui fuit.


 

Mais un jour dans notre vie

Le printemps refleurira

Libre alors, ô ma patrie

Je dirai : Tu es à moi.


 


 

Ô terre d'allégresse

Où nous pourrons sans cesse

Aimer. (Bis)


 

Questions de la salle / Réponses de Mme Kolinka

Bravo pour votre courage

Du courage ? Non je n'ai jamais eu de courage. C'est de la chance. Et j'avais peur, toujours.

 

L'arrestation :

La Gestapo est venue chercher mon père, mon frère de 12 ans et demi et mon neveu de 14 ans à la maison. Moi j'étais venue déjeuner. Nous étions à Avignon. Il se trouve que par hasard j'étais rentrée déjeuner à la maison. Que se serait -il passé sinon ? Est-ce qu'il leur fallait quatre personnes ? A cette époque, nous faisions les marchés sur les Remparts. Et souvent un jeune homme passait devant l'étalage en souriant. Mes sœurs et moi nous pensions qu'une de nous avait fait une touche. Mais non, c'était un des chauffeurs des tractions avant, de la milice ou de la gestapo. Ni ma sœur ni ma cousine n'ont été arrêtées car elles avaient été prévenues. Par qui, nous ne l'avons pas su.

 

L'hygiène, la nourriture :

Nous n'avions pas nos règles. A Birkenau je ne me suis jamais lavée. Parfois on nous désinfectait. Je comprends que les nazis pouvaient alors nous traiter de « sales cochonnes de juifs ». On ne rendait plus compte des odeurs.

Le matin vers 3h 3h30, nous avions une ration d'une eau qu'on appelait café. Puis nous allions au travail. Au déjeuner une soupe. La kapo gardait les morceaux pour elle. Après l'appel du soir qui était très long et très pénible, nous avions une tranche de pain de quelques centimètres avec une petite ration de margarine. Je me souviens qu'une fois par semaine on nous donnait une petite tranche de saucisson ou une cuillère à potage de marmelade. Je ne la mangeais jamais car dans la baraque de convalescence, nous pouvions échanger contre une poignée d'épluchures.

« Tout avait de la valeur » : même un bout de chiffon ou de papier car on n'avait rien. Alors si on avait une plaie, on pouvait se protéger avec.

 

Pourquoi les juifs ont mis tant de temps à ignorer ce qui les attendait ?

Personne ne savait. Un peu ceux qui étaient venus se réfugier en France . On pensait aller en camp de travail et ça, ça ne nous faisait pas peur. Se révolter ? On se serait fait fusiller. Si on avait su le dixième ou même le centième de ce qu'on allait endurer, alors oui on se serait révoltés. Les nazis, c'était leur tactique de mentir pour éviter les révoltes.

 

Le monde d'aujourd'hui ? L'histoire qui se répète ?

L'antisémitisme, le racisme existent car il y a toujours des préjugés. Par exemple que les juifs sont tous riches ou trop solidaires. « On changera jamais le monde ». « Je n'ai pas internet, quand je serai vieille je m'y mettrai ! » mais sur internet les gens disent les choses sans être courageux.

« Si vous avez la chance d'avoir un antisémite, un raciste en face de vous, interpellez-le. » J'aurais plaisir à discuter avec lui, qu'il me donne des bonnes raisons.

« Quand on est une minorité on se sent toujours attaqué ». Beaucoup de personnes se sentent attaquées personnellement. Moi, enfant, on ne m'a jamais insultée de « youpine » ou de « sale juive ». Mais l'antisémitisme, ça a toujours existé. Il y a toujours les préjugés et toujours : « je ne suis pas antisémite mon meilleur ami est juif »

 

Aviez-vous des informations dans le camp sur la guerre et son évolution ?

Naturellement, à chaque transport. Quand nous étions aux toilettes, on disait d'ailleurs « radio-chiottes » car c'est là que les nouvelles circulaient. Les nouvelles personnes donnaient des nouvelles. Les alliés approchent, les nazis vont perdre : oui. Vous allez être tués : Non.

 

Maladies ?

Tuberculose, des plaies surtout et la malnutrition. Les malades couchaient avec les autres. Les paillasses n'étaient que des enveloppes et les planches n'étaient même pas accolées et celles qui couchaient en dessous recevaient tout. Ceux qui sont là, on se demande toujours comment on a fait pour être là.

 

Qu’avez-vous ressenti à la libération du camp ?

J’étais très malade. J’ai pensé que je ne parlerai pas. Je ne pouvais pas penser à ma famille, pour moi, tout le monde était mort, arrêté.

 

Comment s’est passé le voyage en train ?

Je ne m’en souviens pas. Il y avait un train de marchandises et je pensais qu’il allait y avoir un train avec des wagons de troisième classe. Nous, nous avions 6 couvertures pour 4 parce que nous pouvions en emporter une et mon père en avait caché deux sur lui, il avait beaucoup maigri. Dans mon wagon nous étions tous assis mais je me souviens que pour ranger nos jambes alors là… Quand les portes s’ouvrent, alors l’air froid entre. J’entends que pour les personnes fatiguées, malades, il y a des camions pour aller jusqu’au camp. Alors je dis : « Papa, Gilbert, prenez le camion »…

On me dit que le voyage a duré trois jours et trois nuits mais en réalité je ne sais pas. « En prison, à Drancy on chantait. Là on ne chantait pas. »

Dans mon wagon, il n’y avait pas d’enfant. Je pense que là où il y avait des enfants, il devait y avoir une mauvaise ambiance. Je me souviens que mon frère me demandait de la nourriture et que je la lui refusais.

 

Quels sentiments dans le camp ?

« on en avait plus. »

« en très peu de temps il nous ont transformé en des gens qui ne sont plus des humains »

D’abord la nudité, pour moi ça a été terrible. 1ère humiliation.

2ème humiliation : le tatouage.

On était 1500 dans le convoi, dont 800 femmes et enfants. Seules 91 sont rentrées.

En 3 heures c’est fini, Ginette elle est transformée. Je vois plus rien. J’accepte la nudité, j’attends les ordres. La douche : de l’eau glacée – des cris - puis de l’eau brûlante – des cris. Ceux qui sont aux commandes s’amusent. Pas de serviette.

Il y avait des femmes qui avaient laissé leur enfant ou leur mère et elles demandaient quand elles allaient les retrouver aux femmes qui nous rasaient. Et ces femmes montraient la fumée en disant : « vous ne les reverrez pas, ce sont eux qui sont brûlés ». Toutes les personnes du camion sont emmenées à la chambre à gaz, dans cette usine de la mort.

« On brûle le corps de toutes ces personnes assassinées. » On n’y a pas cru et vous non plus vous ne pouvez pas le croire. Et puis on commence à comprendre que c’est vrai et le soir on sait.

Je me suis consolée longtemps pour mon père et mon frère morts en me disant qu’ils avaient eu une mort rapide, nous nous disions parfois eux au moins n’ont pas souffert en deux minutes c’était fini. Mais quand je suis retournée au camp, la guide nous a dit qu’il fallait 20-25 minutes.

Jamais je ne pardonnerai, jamais je n’excuserai les nazis.

Mais je n’en veux pas au peuple allemand. Il n’y a aucune raison que j’en veuille aux allemands.

 

Avez-vous suivi le procès de Nuremberg ?

Non, pour moi la déportation c’était fini. Pendant 55 ans je n’en ai pas parlé.

 

Votre rencontre avec Simone Weil ?

Dans le camp de quarantaine, c’était un endroit où l’on nous apprenait ce qu’était un camp d’extermination. Il y avait des sélections car ils avaient besoin de travailleurs. Les critères variaient mais si vous aviez plus de 45 ans ou moins de 15 ans : chambre à gaz. Si vous étiez trop maigre, ou avec boutons (elle a des boutons elle va se gratter et si elle se gratte elle ne travaille pas…) : chambre à gaz

Donc en arrivant j’avais une chemise de nuit [NB : les déportées juives n’avaient pas droit à la robe à rayures : elles devaient prendre des vêtements récupérés], les manches étaient longues, ce qui était bien car cela protégeait. Mais la première nuit nous ne savions pas qu’il fallait garder nos vêtements et mon vêtement a été organisé [organisé = volé]. Ce jour-là je travaillais avec Simone et la kapo qui nous surveillait était réputée très dure. Elle nous regardait d’un mirador et elle nous avait laissées nous abriter parce qu’il pleuvait. Cette kapo est tombée en extase devant Simone. Pendant une heure, elle ne m’a même pas vue. Elle lui disait qu’elle était trop belle pour travailler. Avec Simone nous ne connaissions pas encore les règles car quand un kapo vous parle, vous devez seulement écouter et ne pas répondre. La kapo a dit à Simone qu’elle ne pouvait pas rester ici et qu’elle allait la faire partir et Simone lui a répondu : « Il y a ma mère et ma sœur ici, je ne pars pas sans elles ». La kapo lui a donné des robes et Simone m’en a donné une.

 

Vos bourreaux faisaient-ils preuve d’humanité ?

Je ne crois pas...

 

Aviez-vous des nouvelles de votre famille dans le camp ?

Non

 

Y avait-il parfois de la joie dans le camp ?

Vous vous faites des illusions sur ce qu’est un camp d’extermination. A Drancy oui. A Birkenau, non. « La mort était sur nos têtes tout le temps. »

 

Les passeurs d’histoire sont-ils nombreux ?

Nous sommes 92 à l’Union des Déportés de France. Si les élèves posent les bonnes questions c’est que les professeurs font bien leur travail.

 

Qu’est-ce qui vous a décidé à parler ?

Un témoin devait accompagner un groupe et s’est trouvé malade. Je ne voulais pas le remplacer mais celui qui me l’a demandé m’a prise par les sentiments en me disant que ça lui rendrait service…

 

Comment tenir ?

Il n’y a pas de réponse à ça. C’est la chance.

 

Que transmettre ?

Ce message aux jeunes : rappelez -vous que tout ça c’est la moitié de ce que la haine des nazis a fait.

« La haine mène à des Birkenau- Auschwitz. »

Arrêtons de mettre tout le monde dans le même sac, les préjugés, les … sont comme ça, les … sont comme ça.

 

Votre retour en France ?

Il restait 7000 personnes à Auschwitz à la libération des camps, les autres étaient partis. Moi j’ai quitté Birkenau en novembre 1944. Après deux-trois jours de voyage je suis arrivée à Bergen-Belsen qui est un camp de concentration : il n’y a plus la crainte de la chambre à gaz. En février 1945 j’ai encore eu de la chance, des contremaîtres d’usine avaient besoin de main d’oeuvre et ils nous ont acheté (pas cher...) pour leurs usines d’armes. Nous étions mieux traitées. « On va enfin avoir les robes rayées », on a chacun un lit, dans des baraques humaines, un lit par personne, de quoi se laver…

Les STO (beaucoup de belges) se sont aperçus que nous regardions dans les poubelles pour manger leurs restes quand ils avaient fini. A partir de ce moment, on trouvait des petits morceaux de pain cachés le matin en arrivant.

En avril 45, train. 8 jours peut-être. Sans nourriture ni boisson. Nous avions de la vermine partout. On voyait les poux sauter d’une personne à l’autre. Nos robes nous grattaient tellement, nous pensions que c’était la couture mais en les retirant, on voyait grouiller tellement il y avait de bêtes. Beaucoup sont mortes dans ce trajet.

« Je gardais ma morte en prévision de la nourriture qu’on allait lui donner ».

Quand on s’est arrêté, on a vu de l’herbe, on pensait qu’il y aurait des pissenlits mais l’herbe avait poussé on l’a mangé. On avait soif. Une s’est aperçu qu’il y avait de l’eau : on l’a bue c’était la machine qui vidangeait.

Arrivée à Theresienstadt. Là on n’est pas battues. Les gens nous regardent. Le camp a été libéré par les russes, il n’y a plus de nazis. Deux femmes m’aident à monter un escalier. Elles ont vu que j’avais le typhus, je ne sais pas comment elles l’ont vu. Là il y avait des draps dans les lits.

Et j’ai été rapatriée en juin.

 

A partir de maintenant vous êtes des passeurs de mémoire.

C’est une corvée que je vous donne d’en parler.

Alors : à vous !

Et merci.

 

 

 

Chant par la chorale des Hussards

Marseillaise : Mme Kolinka se lève bientôt suivie de toute la salle

Une surprise a été faite à Mme Kolinka : la chorale a appris Le Petit Vin Blanc, chant qui évoque les années de retour à Mme Kolinka quand ses sœurs lui chantaient cet air.

Emue, Mme Kolinka évoque la rencontre avec un jeune homme qui regrettait s’être désintéressé de ses parents, qui passaient à son goût trop de temps à évoquer la déportation. Il se trouve que le père de ce jeune homme avait écrit l’air du petit vin blanc. Ginette en conserve la partition originale qu’il lui a transmise.